Vigiles de la Nativité

Homélie de frère Grégoire

L’irruption de la Gloire

En ces temps-là, l’empereur Auguste régnait sur l’immense Empire romain.
Auguste se faisait appeler Kyrios, c’est à dire Seigneur ;
mais aussi Sôtèr, c’est à dire Sauveur.
La souveraineté de César Auguste avait une prétention totalisante, et même quasi divine !
 
L’Empire avait besoin de beaucoup d’argent, en particulier pour entretenir toutes ses armées,
c’est à dire pour maintenir sa puissance.
Pour cela, il lui fallait prélever beaucoup d’impôts,
et l’empereur voulait savoir où il pourrait les collecter.
Il ordonna donc de recenser son Empire pour faire établir les listes des populations sous sa domination.
 
Beaucoup de juifs refusaient de payer l’impôt à l’Empereur ;
parmi eux, les zélotes qui menaient la résistance armée contre l’occupant.
 
Joseph est issu de la lignée du roi David, mais en réalité, c’est un homme pauvre.
Il ne fait pas partie de ceux qui résistent aux ordres de l’envahisseur. Lui, il obéit.
Bien que Marie soit enceinte, il entreprend donc le voyage de Nazareth vers Bethléem.
Un voyage pénible, surtout pour la jeune femme.
 
Et quand l’accouchement se déclenche, Marie et Joseph sont obligés de trouver replis dans une étable.
Quand on est pauvre, et déplacé loin de chez soi, on n’est pas en mesure de faire les difficiles.
L’enfant Jésus vient donc au monde dans un dénuement total, couché dans une mangeoire.
Ce sont d’ailleurs des bergers qui viennent l’accueillir en premier,
ces hommes marginaux, qui dorment dehors dans la même extrême pauvreté.
 
Dieu choisit donc d’entrer dans le monde par la petite porte, en quelque sorte.
 
Pourtant, le récit souligne un paradoxe savoureux et signifiant :
l’Empereur Auguste, avec sa prétention à la toute puissance,
est fait à son insu un serviteur de la volonté de Dieu, car fallait que le Messie naisse à Bethléem.
 
Et à la naissance de ce petit pauvre qu’est Jésus,
c’est bien lui que les anges désignent comme le véritable Seigneur et le Sauveur.
César, qui revendiquait ces titres, apparaît en réalité comme un instrument illusoire ;
c’est l’enfant Jésus, pauvre et dérisoire selon les codes du monde, qui est désigné par la gloire du Ciel.
C’est lui, et non Auguste, qui va régner sur toute la Création.
C’est lui qui inaugure l’ aujourd’hui véritable, la manifestation de la gloire.
Quant à Joseph et Marie, ils sont bien différents des zélotes, ils n’ont pas leur panache de résistants.
Mais ce sont eux deux qui servent comme des justes le dessein de Dieu.
Ce dessein est bien de libérer l’humanité captive pour lui donner la paix ;
mais ce n’est pas d’abord les romains qui tiennent les hommes en captivité,
tout comme ce n’est pas la pax romana qui donne la paix véritable.
 
A l’écoute du récit de la naissance du Sauveur, on comprend clairement que, pour sauver,
Dieu emprunte désormais un chemin tout nouveau :
Ni puissance, ni violence, ni épreuve de force…
 
La venue de Jésus se réalise dans la fragilité, dans la douceur, dans l’amour.
Avant même de parler, Jésus révèle ainsi qui est Dieu.
Sa venue l’implique totalement, elle est comme une immersion dans notre humanité :
il devient embryon, puis nouveau-né, puis homme à part entière…
Dieu décide de connaître l’homme par l’intérieur, et non pas de haut.
 
Il décidera même de le connaître jusqu’à l’expérience de la mort, c’est à dire du début jusqu’à la fin.
Sans tricher, sans rester lointain.
 
Il choisit d’y entrer en commençant par se faire frère des plus petits et des plus pauvres :
il commence par en bas, et il termine sur la croix, plus bas encore.
 
Pourquoi ce choix ?
Sans doute parce que le Christ est venu pour sauver, justement. La domination ne sauve pas.
Il nous rencontre donc d’abord aux les lieux de nos souffrances,
par tout ce qui a besoin d’être ré-humanisé en l’homme ;
que ce soit dans chacune de nos personnes, ou dans la société humaine.
 
La prophétie d’Isaïe avait déjà dévoilé ce chemin :
Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ;
et sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi.
Il épouse donc nos ombres et nos ténèbres, et vient y allumer une espérance.
 
On comprend alors que ce qui caractérise la Nativité du Seigneur, c’est la joie :
Tu as prodigué la joie, tu as fait grandir l’allégresse, dit le prophète :
ils se réjouissent devant toi, comme on se réjouit de la moisson.
Quant à l’ange : voici que je vous annonce une bonne nouvelle,
qui sera une grande joie pour tout le peuple !
 
Cette joie, qui a déjà le goût de la paix, n’a rien d’extérieur :
elle entre plutôt dans l’homme en saisissant ses entrailles ;
car ce sont toutes nos fibres humaines qui sont dès lors touchées par la venue de Dieu.
La naissance de Jésus est en effet l’union de la chair avec l’Esprit,
union de la fragilité humaine avec le souffle délicat et puissant de la Gloire de Dieu.
 
La Gloire de Dieu qui pénètre délicatement par les interstices de nos pauvretés et de nos souffrances :
c’est cela, l’incarnation du Verbe !
La Gloire à Dieu descend donc pour donner la paix aux hommes ;
car Dieu les aime jusqu’à les épouser dans leur chair.
 
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Messe du jour

Homélie de frère Giovanni Battista

Des trois messes des Noël, la messe du jour, que nous sommes en train de célébrer à présent, est sans doute celle qui, le plus, nous invite, en quelque sorte, à prendre du recul de l’événement de la nativité du Christ, pour essayer d’en comprendre le sens profond, pas seulement en la considérant en elle-même, mais aussi dans son rapport avec notre existence.

Il y a, en effet, comme une progression dans les quatre messes de Noël :

  • Celle de la veille est comme un regard jeté depuis la passé sur l’événement de la naissance de Jésus ;
  • dans la nuit nous avons accueilli l’annonce de cette divine naissance : « Aujourd’hui vous est né un Sauveur » ;
  • ce matin c’est la découverte, de la part des bergers, de Marie et Joseph, avec le nouveau-né.
  • et maintenant cette découverte devient contemplation et surtout adoration mûrie du mystère. Donc, on va se rendre compte que tout cela est bien vrai.

C’est très belle cette progression :

  • De la préparation au mystère,
  • à la rencontre avec le mystère,
  • mais enfin, comme l’homme pour se laisser saisir de ce qu’il contemple a besoin aussi de le comprendre, voilà le prologue de St Jean.

Quatre étapes liturgiques pour quatre portes d’entrée dans le mystère.

Essayons alors de voir comment ces trois lectures qui viennent d’être proclamées, nous aident à nous rendre compte du mystère du Dieu fait chair.

En fait, la liturgie de la parole a été vraiment très bien pensée, en nous proposant un véritable itinéraire, qui, partant de l’histoire du peuple d’Israël va s’élargir, se dilater, à une perspective universelle.

La première lecture, tirée du prophète Isaïe, ne parle pas encore, bien évidemment, ni de Fils de Dieu, ni d’Incarnation, ni de Jésus ; et pourquoi, alors, l’avons-nous lue ?

Car la seule chose qu’elle nous dit suffit pour nous mettre sur le bon chemin, à savoir, qu’il y a une bonne nouvelle que le Seigneur veut annoncer, et cette bonne nouvelle, cet évangile c’est qu’il y a un salut qui est promis pour son peuple, et ce salut-ci, dont le prophète parle, consiste dans la libération d’une situation d’esclavage, qui était l’exile en Babylone, depuis déjà plusieurs décennies. Donc Dieu, par le prophète, promet un salut : mais le salut c’est quoi, ça veut dire quoi ? Ça veut dire quelque chose de concret : plus d’esclavage, enfin nous serons libre, nous pouvons revenir dans notre patrie.

                Or, pour éviter de développer trop ce concept, pouvons-nous résumer tout cela dans une seule idée ? Oui. Laquelle ? La suivante : il y a un Dieu qui gouverne l’histoire. Très important. Donc, cela veut dire qu’il n’y pas Dieu d’un côté et l’histoire d’un autre, mais Dieu agit dans l’histoire, jusqu’au point de libérer un peuple qui était esclave d’un autre peuple. Voilà la bonne nouvelle qu’Isaïe à annoncer à Israël : « Il règne, ton Dieu ! ». Ça c’est la première lecture.

                La deuxième lecture fait un pas de plus. Il y a un Dieu qui gouverne son peuple. Eh bien, pas seulement. Car ce Dieu-là est un Dieu qui est même capable de parler à son peuple : « À bien des reprises et de bien des manières, Dieu, dans le passé, a parlé à nos pères par les prophètes (dont le prophète Isaïe) ». Voilà la nouveauté. Dieu gouverne son peuple, oui, mais ce gouvernement de Dieu, cette royauté, Dieu la mène par les événements, et on l’a vu chez Isaïe. Mais il y a une manière encore plus efficace et même plus précise, au sens de plus profonde, comme s’il était un chirurgien, que Dieu met en place pour gouverner son peuple et le conduire à la liberté : c’est de lui parler.

                Voilà le nouveau pas de notre itinéraire :

le premier était que Dieu règne,

le deuxième c’est que Dieu parle.

Cela n’est pas rien, car si, enfin, Dieu gouverne son peuple en lui parlant, cela veut dire au moins deux choses :

que cette libération promise demande une écoute de la Parole que Dieu nous adresse, donc une collaboration de la part de l’homme ;

et que cette libération, si elle se réalise par une parole adressée à l’homme, cela veut dire qu’elle ne peut pas être seulement une libération d’un esclavage extérieur, mais elle devient libération intérieure.

                Le salut, pourrait on dire, progresse donc

en qualité (car il demande l’adhésion de l’homme qui devient ainsi participant de son propre salut)

et en profondeur (car la libération passe de l’extérieur à l’intérieur de l’homme par une parole qui pénètre dans la conscience de l’homme comme une épée – cf. toujours la lettre aux Hébreux – et Dieu serait comme un chirurgien).

                Donc, Dieu gouverne, première étape, Dieu parle, deuxième.

                Mais cette deuxième lecture nous laisse entrevoir déjà ce que l’évangile développera davantage.

                C’est qu’en fait, cette parole de Dieu n’est pas restée seulement audible, ou lisible, et elle n’est même pas restée seulement parole impersonnelle, comme un événement de libération reste toutefois impersonnel, si on le considère en lui-même. Non, la parole, le Verbe de Dieu est devenu une personne, un homme, en événement personnel : « mais à la fin, en ces jours où nous sommes, il nous a parlé par son Fils ». La lettre aux Hébreux arrive jusqu’ici, et l’évangile de Jean, dans la dynamique de la liturgie de la Parole, prend le relais.

                Or, qu’est-ce-que ça change si cette parole, qui est le Verbe de Dieu, par qui le Seigneur gouverne toute chose, n’est plus seulement audible, mais elle est même devenue une personne humaine dans le Christ ? L’évangile est très clair en cela : ça change que « à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom ».

                Voilà l’aboutissement admirable de tout ce chemin de libération.

                C’est que Dieu, comment nous libère-t-il ? Comment nous donne-t-il le salut ? Eh bien,

pas seulement en gouvernant l’histoire,

pas seulement non plus, même s’il était déjà une chose merveilleuse, en nous adressant une parole libératrice,

mais finalement, en nous rendant comme Lui, c’est-à-dire, des fils de Dieu.

                Voilà la libération promise, voilà le sommet de la révélation non seulement du mystère de Dieu, mais aussi du mystère de sa volonté pour l’homme (c’est-à-dire le cadeau que Dieu désirait pour nous) : c’est de nous rendre Lui : pas simplement comme lui (parce qu’on ne peut pas copier Dieu), mais on peut, toutefois, devenir Lui en étant en Lui. Mais pour que nous soyons en lui, il ne fallait plus qu’une seule chose. Laquelle ? Que Lui soit en nous. Voilà pourquoi il se fait homme, et voilà la plénitude de notre salut et de notre libération.

                Par conséquent : qu’est-ce-que célébrer Noël ? Aujourd’hui on célèbre la naissance de qui ? Du Christ ou la nôtre ?

                Eh bien, les deux : sa naissance, et notre renaissance, car

Dieu ne se contente pas de nous donner une libération humaine,

Dieu ne se contente pas non plus de nous rendre libre intérieurement :

non, Dieu nous dit : si tu veux être libre, il faut que tu sois Dieu toi aussi, en moi, voilà pourquoi je me suis fait homme, comme toi.

                C’est donc bien vrai : ceux « qui croient en son nom, ne sont pas nés du sang, ni d’une volonté charnelle, ni d’une volonté d’homme : ils sont nés de Dieu ». Dans l’incarnation du Fils de Dieu tout cela est devenu possible. Maintenant il ne manque plus qu’une seule chose pour qu’il devienne aussi réelle en notre vie : notre oui quotidien à cette transformation.